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8 février 2010 1 08 /02 /février /2010 23:57
C’était dans un boui-boui, un restaurant où l’on servait du manger pas bon, pas frais non plus. Un restaurant parce qu’il faut manger pour survivre. J’étais mal installé mais ma faim misérable me clouait là, devant un plat tout rempli de merde. J’allais enfourcher ce tas de bouillie, ce fumant amas de légumes pas reconnaissables. J’hésitais un peu, c’était pas facile de s’avouer vaincu par ma condition chaque jour, chaque fois qu’il fallait à nouveau avaler ces trucs infâmes. 
Seulement ce jour là, ça n’allait pas se passer. Un vieux déboulait bientôt en furie dans le restaurant, comme s’il avait été en retard de plusieurs années. Il se précipitait. Boum ! Ce vieux petit cul tape sec sur la chaise à côté de la mienne. Paf ! Paf ! Les deux coudes qui s’imposent bruyamment sur la table et le voilà comme une statue. Il est essoufflé, il va crever ! Mais non, il me fixe avec un regard blasé et colérique, qu’est-ce qu’il veut ? Il entame le dialogue :
- Est-ce que tu te méfies de toi-même ?
- Là, plutôt de toi.
- Sacré con de con ! Qu’est-ce que je t’ai fais moi ?
- Tu me tutoies, tu m’insultes et tu t’es baigné dans la merde pour puer comme ça ?
- Ne fuis pas ma question. Ne te prends pas pour le bienfaiteur de ta personne, tu démontres tous les jours le contraire.
- Qu’est-ce que je me suis fais ?
- Ton boulot de merde qui te fais fréquenter des cons et te rapporte juste assez pour ne pas crever mais nourrir une vie pitoyable de cul-terreux. Tu t’es empêtré dans le cercle vicieux de la nullité.
- Alors que toi tu as l’air de t’en sortir fantastiquement bien.
- Qu’est-ce que j’ai à voir avec toi ? Ne fuis ta propre personne, baisse plutôt la tête et regarde le trésor de merde que tu t’apprêtes à engloutir, considère le néant de plaisir dans ce plat.
Je baissais la tête, vaincu. L’horreur dans l’assiette me servait de miroir, j’y voyais mon échec, la décrépitude générale de mon existence. Devant une telle évidence, ma conscience oubliait sa nonchalance, j’étais foudroyé par la volonté de devenir…
Crrrac ! Le vieux ! Paf ! Badaboum ! Ecroulé par terre, la chaise par-dessus, je me précipite, je me grouille de me baisser. Il était déjà raide mort, blanc et refroidi. Quelque chose d’étrange s’exprimait sur son visage, il s’y dessinait un contentement, comme si je l’avais rendu heureux. Je me relevais rapidement et tournait la tête vers l’assiette encore intacte. J’allais la saisir d’un geste et la démolir, j’allais exploser. J’explosais, en sanglots.

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