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27 janvier 2010 3 27 /01 /janvier /2010 10:13
De côté sur son lit, Claude observait la cime d’un saule qu’il pouvait apercevoir dans le cadre de la fenêtre. Trois jours plus tôt, dans cette pièce et dans cette même posture, on lui avait annoncé avec une précision effroyable le scénario qui l’attendait. Il avait passé sa vie à se questionner sur ce moment... Comment allait-il mourir ? Cette question lui avait toujours semblé être une spéculation ridicule. Ce qu’il redoutait dans la mort, c’était ne plus pouvoir en douter, c’était de la voir s’approcher lentement et grignoter son être. Qu’il se rende compte. Jusque là, Claude avait vécu dans le déni, il avait laissé les années s’enchaîner sans pencher sa conscience sur cette maladie qu’était le temps et qui venait à bout de tout. Mais trois jours plus tôt, il avait entendu un verdict d’une clarté torturante : il lui restait moins d’une semaine.
Depuis ce moment, il se sentait d’un autre monde. Et déjà, les visites pourtant nombreuses de ses proches ne faisaient que l’éloigner de cette chambre où tout devenait sans cesse plus gris, plus lointain. Il tentait de s’échapper en regardant ce saule danser dans le vent sur un fond de ciel bleu pendant que sa femme, ses enfants, ses amis tentaient de le reconnecter à leur monde en lui énumérant des nouvelles dont ils savaient pourtant qu’elles n’avaient d’intérêt et d’impact que pour eux.
Il sombrait dans des rêveries où des choses étranges n’ayant aucun lien avec sa vie lui apparaissaient : des mélanges de couleurs chatoyantes, des formes subtiles qui s’agitaient. Tout cela dansait dans sa tête et lui évoquait des idées, des concepts vagues qui plongeaient sa conscience dans une torpeur terrible à laquelle s’ajoutait la douleur de son abdomen cancéreux.
Dans ses rares moments de lucidité, Claude se demandait pourquoi ce qu’il redoutait le plus lui arrivait, il souffrait alors cette peine : l’horreur de la solitude face à la mort. Il sombrait dans des questionnements… Qu’avait-il été ? De quoi était-ce la fin ? Dans sa demi-conscience, il lui semblait que toute cette fourmilière humaine était d’une absurdité immense et que sa mort en était l’implacable, l’indubitable preuve.
Pour plus de confort, on avait installé dans sa main un appareil sur lequel il suffisait d’appuyer pour augmenter la morphine. A chaque lancée de douleur, Claude tapotait fort le bouton sans savoir qu’il avait atteint la dose maximum depuis des heures. La douleur devenait si forte qu’il n’arrivait plus à l’identifier comme il lui était parfois arrivé de confondre de l’eau bouillante et très froide en y passant un doigt.
Progressivement, il lui sembla que son corps devenait une masse morte à laquelle il demeurait attaché. Ses jambes n’étaient plus que deux formes sous la couverture, inutiles et insensibles. A quoi penser à la fin ? A son inconséquence ? Ni ses enfants, ni dieu n’avaient finalement réussi à tromper la mort, elle le lui signifiait à chaque seconde en poignardant plus profondément sa chair déjà meurtrie.
Lentement, l’enfer de souffrance s’envola pour laisser place à une tranquillité pleine d’intensité. Claude vit vaguement un visage se tourner vers la fenêtre sans parvenir à le reconnaître, il tourna la tête à son tour. Une lumière pénétrante l’envahit sans l’éblouir, le soleil avait choisit de se montrer au crépuscule de sa vie. Il offrait à présent un peu de chaleur à sa face crispée par le calvaire enduré. Il ferma les yeux et sentit qu’on s’agitait à son chevet mais tout cela lui semblait si étranger, tellement insignifiant qu’il n’y prêta aucune attention. Il sombra insensiblement dans le néant faisant perdre à sa figure toute apparence humaine. La tension de ses traits se relâcha en quelques secondes. Il n’y avait plus de souffrance, il n’y avait plus de vie.

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commentaires

Vincent 27/01/2010 19:48


Il était le même mais pourtant si différent.