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18 septembre 2012 2 18 /09 /septembre /2012 17:54

C’est fou les vieux, ils sont pas croyables ! On les croit tout desséchés et prêts à nous tousser à la gueule leurs derniers glaviots, et paf… ! Ils surgissent, nous claquent la fessée avec méthode, toute remplie d’expérience et de sagesse déguisée en amertume, les salauds ! J’étais dans le jardin avec mon grand-père, il cultivait des je-sais-pas-ce-que-c’était avec amour, en faisant avec zèle ce je-sais-pas-quoi qui les rendrait plus colorés, plus juteux. Moi, je glandais à côté, tout observateur de son petit chantier, on discutait. Il me racontait des bouts de sa vie comme il faisait de temps en temps. C’était pas le genre à rabâcher la même fade, insignifiante histoire trois fois à la journée, non. Je vous parle pas d’un vieil emmerdeur modèle disque rayé, non. C’était le papy éclatant, du gominé qui sentait la mousse à raser et l’eau de Cologne même le nez bouché, le héro charismatique en somme. C’était pas la bonne porte pour les peigne-zizis, les traîne-patins, les charpaniates c’était dehors…!

 

Bref, fallait se faire une place à côté d’un monument comme ça. Alors des fois dans ses histoires, j’essayais d’intercaler des trucs, de me raconter un peu moi aussi. Ce coup là, il me racontait le goût des pastèques pendant l’été 62 en Algérie, à la guerre. Et qu’il faisait chaud à en transpirer son sang, que c’était horrible, qu’il croyait crever de soif toutes les dix minutes, que lorsqu’enfin arrivait une pastèque, sous l’effet de la fournaise, le peu de goût qu’avaient habituellement ces grosses boules d’eau semblaient dépasser de loin tout ce qui se trouvait ailleurs sur Terre… en me racontant ses pastèques, il regardait son jardin avec pitié mais continuait à mettre du cœur à l’ouvrage.

 

La discussion à continué encore un peu et puis il m’a interpellé « et toi, qu’est-ce que ça donne depuis tout ce temps ? ». Paf dans la gueule celle là, je l’avais pas volée, je venais pas assez le voir il trouvait. Mais comme je venais pas assez le voir, j’en avais à raconter. Que j’avais eu le permis, que j’avais eu besoin de faire que tel-nombre-d’heures-de-conduite, que c’était la classe, bla-bla-bla, que j’avais eu tel diplôme, que j’étais vachement content, bla-bla-bla, que j’avais trouvé un appartement bien placé pas trop cher, bla-bla-bla. J’attendais les louanges d’une seconde à l’autre, j’avais tout réussi ! Il acquiesçait, il a rien loué du tout. Enfin, il louait le terrain du jardin mais ça n’avait rien à voir. J’aurais pu attendre longtemps, il en avait rien à cirer, parce qu’il savait ! Cette vieille fripouille !... il savait que c’était juste le début. Moi je me disais, « enfin, j’ai ci, j’ai ça, ça y est ». J’avais pas conscience encore que tout ça était une fuite en avant. Et puis calmement, il s’est mis à m’expliquer que le tintamarre allait pas s’arrêter demain. La tranquillité du bout, elle arriverait bien tard, quand déjà la vie m’aurait quitté un peu, j’aurais là quelques mois, peut-être quelques années, pour me retourner sur ma vie avec un œil doux, plein de sagesse et de résignation, pour pouvoir essayer de dire à ceux qui n’avaient pas encore vécu assez pour savoir, ce que c’était, la vie, si c’était pas trop dur.

 

Il venait de réaliser un exploit. Avec une poignée de secondes, de la poésie, de la douceur, il avait fait de tous mes accomplissements un petits tas d’insignifiances, lesquelles seraient bientôt recouvertes par d’autres bagatelles, tout juste moins risibles pour ne pas me donner l’impression de faire du surplace. C’est à ce moment là je crois, plus qu’à tout autre, que j’ai pu concevoir pour la première fois tout ce qui pouvait séparer un homme d’un enfant.

 

7

 

Il finit par terminer sa besogne et après s’être redressé, me regarda et m’annonça « je crois que j’ai fait n’importe quoi, y’a rien qui pousse ».

 

Photo par Vincent Voizard, see the world through his lenses.

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Published by McGuigew
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