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24 avril 2012 2 24 /04 /avril /2012 18:47

Il n’avait pas peur des autres, c’était simple à dire mais peu de gens pouvaient s’en vanter. Quand l’écrasante majorité se sentait étouffée par la méfiance, l’angoisse en abordant un inconnu, lui restait serein. Plus que de la confiance, il y avait de l’intérêt dans l’image qu’il se faisait du monde. Il s’était rapidement fait une passion de cet intérêt à travers la photo. Il aimait saisir les expressions sur des visages. Pourquoi ? Parce qu’il l’avait remarqué depuis longtemps, l’expression, c’était ce qu’il restait quand tout avait disparu… On oubliait tout de son premier amour, sauf peut-être un sourire en coin, un regard saisissant.

 

Ce jour là, il se promenait avec son appareil et sans hésiter, demandait à de parfaits étrangers s’il pouvait leur tirer le portrait, espérant toujours arracher un quelque chose de spécial dans l’expression… Il rencontra cette fois là quelqu’un comme lui. C’était difficile de s’imaginer qui il était pour les autres, une sorte de personnification de l’audace. Ce jour là, il se rendit compte. Il aborda un homme qui attendait on ne sait quoi sur un trottoir, impassible.

 

La conversation toujours menée par lui débuta cette fois là à contresens, l’autre l’aborda :

« Qu’est-ce que tu fais avec ton appareil ? Tu prends quoi comme photo ? »

Surpris par cette rafale de spontanéité, il bafouilla une réponse qu’il trouva lui-même bancale. L’autre ne s’en offusqua pas et continua ses questions, comme lui l’aurait fait :

« Ca fait longtemps que tu fais ça ? Et tu en fais quoi des photos après ? »

Tandis que les questions fusaient, il s’habituait lentement à ne pas mener une conversation.

 

Bientôt, l’exotique en vint à lui demander s’il avait d’autres passions. Notre héros lui expliqua alors tout le tsoin-tsoin. Que ça venait de l’expression sur le visage des gens, qu’il aimait bien figer cette expression, tatati-blablabla, que c’était sa passion.

 

Alors qu’il lui expliquait aimer regarder de temps en temps ses photos et revoir les expressions rarissimes qu’il avait parfois rendues éternelles, il demanda à l’inconnu s’il pouvait enfin faire feu sur lui. L’autre accepta sans porter attention à l’objectif fixé sur lui. Juste avant que notre photomaton ambulant n’appuie sur le déclencheur, il entendit ceci de son interlocuteur :

« Tu sais, Pascal a dit dans les Pensées qu’un homme court volontiers dans le précipice s’il a placé quelque chose devant pour le cacher à sa vue. C’est un peu ça les passions, on est captivé, on ne voit plus le temps passer, on oublie qu’un jour, il faudra mourir ».

Le flash survint alors.

La photo ne fût pas extraordinaire, banale même. C’est l’expression dessinée sur le visage de notre star qui marqua à jamais cet inconnu. Juste avant le flash, moins d’une seconde avant, il avait discerné ces trois mots, « il faudra mourir », empreindre ce visage de la plus profonde tristesse. Une tristesse qui resta incrustée en lui jusqu’à ce qu’à son tour, il fallu qu’il meurt, et que tout soit éclipsé.

 

2.jpg

 

Photo par Vincent Voizard

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